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La veille “lou Cura” est passé.
L’année dernière il est venu une semaine avant le jour de la “montade” pour
bénir le troupeau, un soir au moment de traire. Après la brève cérémonie, il
est reparti, quelques oeufs et un peu de pounti sous le bras. Il a bien fait
son travail. “Lou nostre cura” est sérieux, ce n’est pas comme celui de là-bas
qui bénit un troupeau à un kilomètre de son goupillon pourvu qu’il aperçoive
les bêtes à cornes! Est-il fâché avec le fermier ou ce dernier n’est-il pas
assez bon chrétien?
Bon, enfin c’est fait, c’est béni.
Oui, chacun y pense, le fermier, le
vacher. Ils ne vont pas souvent à la messe (si ce n’est les jours
d’enterrement et encore seulement pour un aller retour jusqu’au cercueil en
haut de l’église!) mais... sans doute ne “ monteraient-ils” pas sans la
bénédiction.
Il en court de drôles d’histoires.
Des malheurs, des drames il en arrive dans les estives. Aussi on ne plaisante
pas avec le sort. Nous ne sommes plus au XIX° siècle, personne ne croit plus
aux mauvais présages: bâton ferré aux deux extrémités abandonné par un
vagabond, signe d’entérite aux meilleures vaches, lacet noir noué autour d’une
corne juste avant la montée annonçant au vacher une prochaine blessure...
mais....
Enfin tout est prêt. Le char est chargé
de “lo valiso”, non pas les seuls vêtements du vacher et du berger dans une
“samsonite” mais l’ensemble des outils nécessaires à la fabrication du cantal:
les gerles et autres “guerlous” en châtaignier, “lou pouget”, la présure... Il y
a aussi quelques clèdes nouvelles en frêne fabriquées pendant l’hiver par le
grand père. Tout est là sur le char. Demain matin, il ne manquera plus qu’à
mettre le joug à la Pommelle et à la Marquise.
Quatre heures du matin, debout!
La nuit est claire, on va avoir du beau
temps pour la montée cette année . Pourvu que cela dure, la neige était là pas
plus tard qu’il y a huit jours, qu’elle ne revienne pas la semaine prochaine!
La Cabro sait ce qui l’attend, depuis
douze ans qu’elle vit ces moments-là. Avec le “sellou” du vacher entre ses
cornes et sa belle cloche de bronze, elle est la reine du jour. Pas plutôt
sortie de l’étable elle est prête pour filer la première dans le chemin d’en
haut, celui de la montagne. Quelques “anciennes” aussitôt lui emboîtent le pas.
Plus pressées que lorsqu’elles vont au pré après la traite du matin, mais
toujours dans le même ordre. Quelques coups de cornes et la hiérarchie s’est
installée dans le troupeau depuis longtemps. Trottinant à leurs côtés les veaux
suivent leur mère sans trop savoir ce qui leur arrive ce matin. On ne les a pas
habitués à des promenades aussi matinales! Fermant la marche, “lou brau” est là.
C’est un jeunot, un bourret. Il devrait être vaillant cet été pour conter
fleurette à ses vingt fiancées.
Derrière ce troupeau meuglant et
tintant, le char de “lo valiso” sera mené par le grand père. La mère et la
fille, quant à elles vont pousser les cochons, du voyage eux aussi: une truie et
quatre petits. Il faut bien ça pour ne pas gaspiller le petit lait.
Cette année, on fera quelques
économies, les temps sont durs , c’est le Pépé et Pierrot qui tiendront le
buron. A tous les deux, ils devraient y arriver. Pépé n’est plus très jeune mais
encore costaud et puis Pierrot est dégourdi pour ses treize ans.
Et tous cheminent dans la “carraou”.
Les vaches se bousculent un peu entre les murailles bordant le chemin creux,
étroit et profond comme une tranchée. Dans ces coteaux, la place est laissée
depuis des lustres aux champs de seigle, le chemin est bien assez large*...
Une fois de plus, les roues du char
cerclées de fer usent le sol et laissent leur marque sur les pavés mal ajustés
des premières rampes du chemin. Les deux vaches peinent sous le joug mais
progressent silencieusement tirant le lourd fardeau.
Randonneurs d’aujourd’hui, dans ce P.R.
bien balisé, arrêtez-vous un instant. Entre ces murets de pierres sèches,
écoutez dans ces lignes de Vermenouze, chantre de nos montagnes. le troupeau qui
avance
“ Les unes derrière les autres, à
travers le sentier taillé dans le roc et qui serpente sous les grands arbres les
“Salers” montent lentement. Les cornes luisent comme des éclairs, les sonnailles
tintent et les bêtes fatiguées par la pénible randonnée avancent, la tête basse,
reniflant le sol... Derrière, le vacher et son aide de toute la force de leur
volonté, poussent le troupeau vers la solitude des monts, loin des bruits du
monde, loin des routes qui crachent la poussière. Ils ne sentent même plus s’ils
marchent sur ce sol volcanique où l’air saturé d’émanation d’herbes et de fleurs
sauvages, les assaille de son archet vigoureux.
Et ils seront arrivés quand le buron
émergera du sol, comme une caverne antique, quand le troupeau tout entier sera
groupé sur le serre aplani où l’air libre et l’herbe verte ont établi leur
fantastique domaine... quand le berger criera: Uôlo! Uôlo! Som!”
* CHEMINS DE SERVITUDES: Leur largeur
est de 2m60 pour un char attelé; pour animaux disjoints de 1m et pour piétons de
0,50 m* (extrait du Registre des droits et usages . Garnier)
Nous y sommes en effet, au terme d’une
dure ascension à travers les fougères déjà chauffées par le soleil levant, puis
plus haut sous le bois de hêtres toujours frais et lumineux avec sa frondaison
au vert tendre. Nous y sommes mais pas pour quatre mois au masuc, quatre jours
tout au plus dans ce buron réaménagé en gîte d’étape. Cette bâtisse sur le
serre, construction ressuscitée au milieu des derniers squelettes chancelants
sur les crêtes, ce refuge au murs épais, aux énormes lauzes de phonolite, nous
raconte, les souvenirs des burons perdus. Il nous dit la mémoire de ces espaces
de vie, de travaux et souvent de souffrances.
Pouvons nous comprendre aujourd’hui,
parcourant les monts du Cantal, admirant leurs originalités et leurs sites,
protégés par nos “gore-tex”, la vie pénible et rude d’autrefois sous ces cieux,
sous ces voûtes.
“Le troupeau rouge broute à deux
pas des abîmes
Sur un plateau bordé de sombres
entonnoirs...
Mais le pâtre tournant le dos aux monts
sublimes
Regarde au Sud.
C’est là que se cache, aux confins du
Cantal
...parmi les genêts en fleur son toit
natal.”
A. Vermenouze
La rudesse légendaire des vachers à
l’égard des bergers puise ses sources dans la nuit des montagnes arvernes. Plus
rare chez les derniers vachers la violence fut quelquefois bien réelle.
Certaines personnes encore présentes ici bas n’ont pas toujours été tendres avec
leurs subordonnés ... Mais écoutez plutôt le vent du Coyan...
Cet été là, à la montagne de Canteloup,
c’était Louis le vacher, un gars pas commode, un drôle de type ce Louis, jamais
grâcieux. Comme berger il avait Paul, pauvre gamin de seize ans qui en
paraissait douze tant il était fluet et craintif.
Et ça avait commencé pour un “oui”,
pour un “non”, pour un veau mal attaché sous la mère, pour un seau de petit
lait renversé. Louis battait de toute sa force le malheureux Paul. Les
voisins, bergers et vachers le savaient bien, surtout depuis le jour où Louis,
non content de rosser son berger, s’en était pris au petit pâtre de la
montagne voisine, celle du Martinet. Les deux enfants avaient eu le malheur de
se parler tout en gardant leurs troupeaux respectifs.
Entre “patrons” l’explication fut
rude, le vacher du Martinet n’avait pas apprécié l’intervention du voisin à
l’encontre de son aide et il en avait profité pour lui intimer l’ordre
d’arrêter les sévices sur son berger. Mais cela n’avait pas été suivi d’effet,
Paul ramassait toujours les mauvais coups. Son copain du Martinet ne
supportait plus cet état de fait et ce mardi après-midi, il lui vint une idée.
Comme à l’accoutumée lorsqu’il fait
très chaud en juillet, Louis pique un somme l’après midi. Il va se mettre à
l’ombre de la muraille de pierres sèches qui délimite les deux montagnes, les
arbres sont rares sur le Coyan.
Le berger s’approche, rasant le sol,
au milieu des sauterelles. Il grimpe lestement sur les dalles branlantes du
mur, s’accroupit, saisit le plus gros morceau de basalte qu’il peut
soulever...
Descendu... , allongé... sur un char à
l’hôpital d’Aurillac, Louis n’a plus jamais caillé le lait sur le Coyan!
Volcanisme
Flore
Architecture
Gens d'ici
Traditions
Climat
Et ce vieil homme que Pierrot Freyssinet
croise sur le chemin de l’école. Effrayé par sa mine, il monte deux fois plus
vite à Auzolles!
Ce vieux, c’est un ancien bagnard. Le
séjour à Cayenne il l’a gagné en étranglant son berger à Pempadouyre.
Le berger, un” caillou”, une tête brûlée,
il faut le secouer pour le faire obéir. Ce jour-là entre les bras solides du
vacher, le caïd s’est un peu trop calmé, tombé au sol il ne se réveille pas.Vite
il faut descendre à Lascelles chercher des secours...
Au retour, le pâtre est toujours là au
milieu du masuc, il n’y a plus rien à faire... La” pièce” attend, le vacher veut
reprendre le travail du fromage... La maréchaussée n’est pas du même avis.
Quelquefois les faits divers de la
montagne font la une des journaux de l’époque: CRIME AU BURON titre “La Croix
Cantalienne” journal du 24 août 1899.
“ Pierre Denevers, 31 ans, fermier à Rudez,
soupçonnait fortement son vacher Sylvain Malidor surnommé Cuquerle, de lui
dérober de la tome pour régaler de “truffades” ses amis, les domestiques des
environs. Dimanche, Denevers partit pour la montagne en compagnie de sa fille,
une enfant de 7 ans. Il emportait son fusil avec lui. Au buron les soupçons du
fermier se confirmèrent. Le vacher était bel et bien occupé à des préparatifs de
festin. Denevers se fâcha. Cuquerle répondit sur un ton arrogant. Ce fut une
querelle en règle... A bout d’arguments, Cuquerle s’arma d’une hache et courut
sus au fermier qui battit en retraite, puis brusquement, se voyant poursuivi,
fit demi-tour, mit l’adversaire en joue et lâcha la détente. Cuquerle dit: “ Tu
m’as fait mal!” et tomba. Mais il eut encore le courage de se relever et de
faire quelques pas en avant, pour retomber de nouveau. Cette fois il était mort.
...M. Cheylus, maire, accompagné du garde,
procéda aux premières constatations. Lundi le parquet d’Aurillac montait à
Mandailles...”
Ce matin, il ne fait pas bien chaud à
l’abri de cette voûte sombre. Le brouillard se faufile sous la porte, les
cendres de l’âtre, humides et noires n’ont plus aucun tison, La journée
s’annonce mal.
Hier l’orage nous a surpris en Bertrande,
heureusement le buron était proche. Le temps s’est gâté, le froid arrive en
cette fin septembre. Gustave Burnol qui a bien connu les burons de Légal au
Chavaroche nous relate ces fins d’été à l’approche de la “davalade”:
“Moment unique. Toute la vie des burons
est suspendue au maintien du beau temps. Chaque jour de soleil est un jour de
plus à rester en montagne et fait reculer d’autant la fin de l’estivade... Mais
aux premières pluies de l’automne la montagne froidit, l’herbe jaunit et fond,
les gentianes pourrissent sur leurs tiges. A chaque traite “ le lait tombe “...
Les bergers chantent le vieux refrain de la descente: “Donnez nous de la pluie
et du vent mais de la neige plus souvent.”
Regagnons la vallée! Abandonnons aux
montagnes cet abri précaire, le chemin est là , à l’angle de la fumade,
quelques minutes et le vent humide ne fouettera plus nos joues, quelques
enjambées dans la pente du bois de hêtres et la nature sera plus accueillante.
Voilà l’automne avec ses contrastes, ses splendides journées, les belles
randonnées, son vent d’Autan et ses pluies torrentielles.
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Ce soir autour d’une chaude “truffade”
nous évoquerons sans doute les crêtes ennivrantes parcourues dans la journée. A
Saint Julien, sur le pont ou tapant la belote à une table du petit café, cet
“ancien” nous demandera: “D’oun bene?” Et la discussion s’enclenchera...
l’ancien temps, le bon temps, quand il avait ses jambes de 15 ans... à la
montagne de Bertuyre...
La nuit s’annonce froide, les nuages
s’enroulent autour de la silhouette déchiquetée du Chavaroche et le Puy Mary
cède peu à peu à leurs assauts. A l’aube, un blanc manteau recouvrira les hautes
terres, leurs souvenirs.
“ Quand la montagne avec l’âpre hiver
entre en lutte
Ce taudis rechigné, qu’abrite un grand
tilleul
Se drape dans la neige ainsi qu’en un
linceul.”
L’automne a eu raison des heures chaudes
de l’été,
le siècle a emporté les heures pleines
des burons.
Est-ce dommage?
Est-ce tant mieux?
Les regrets ne sont pas de mise,
plutôt les souvenirs, plutôt l’avenir.
“ Là-haut c’était plein vent et pleine
solitude,
Des laves de soleil descendaient des
rochers,
Une senteur de miel montait de l’herbe
rude.
Là-haut, c’était plein ciel au pays des
bergers...”
Page réalisée par Bernard Montimart.
Le site de Bernard Montimart
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