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La commune de Saint-Santin est située à la fois dans l’Aveyron et dans le Cantal.

Tout y est en double excepté le monument aux morts

Deux églises séparées d’une vingtaine de mètres seulement : l’une en Auvergne, l’autre en Rouergue, entre les deux passe la frontière. Bienvenue à Saint-Santin, un village Cantalo-Aveyronnais officiellement coupé en deux depuis 1790. Deux villages totalement imbriqués l’un dans l’autre, mais situés sur deux cantons distincts, deux départements différents et, comme si cela ne suffisait pas, deux régions, Auvergne-Rhône-Alpes et Occitanie.
Il y a donc d’un côté Saint-Santin-de-Maurs (380 habitants), dans le Cantal, et de l’autre Saint-Santin (555 habitants), dans l’Aveyron. Dans ce bourg, tout est en double : la mairie, la salle des fêtes, le cimetière, le facteur, le bulletin municipal, le code postal, l’indicatif téléphonique…
Une situation administrative insolite tout droit issue de l’histoire duelle de seigneuries distinctes au Moyen Âge, et que consacre la division administrative des départements en 1790, explique Henri Ruat, ancien instituteur et maire du village (1989-2008) : « Saint-Santin est un ancien bourg castral. Le siège de la baronnie était établi au château de Saint-Santin même, sur la paroisse Notre-Dame, qui relevait du bailliage d’Aurillac. Puis, il a été transféré au château de Lafon, en Rouergue. A la Révolution, les communes se substituent aux paroisses, et les anciennes provinces sont découpées en départements. En 1790, le haut pays (province d’Auvergne) prend le nom de département du Cantal et le bas pays (province du Rouergue) celui de l’Aveyron. La frontière entre les deux territoires est fixée par décret. Mais les élus ne réussissant pas à se mettre d’accord, elle traverse la place du village entérinant les limites historiques de l’Auvergne et du Rouergue. »
Henri Ruat et son successeur à la mairie, Jean-Luc Broussal, s’amusent aujourd’hui des situations cocasses que cela a pu générer. Les foires aux bestiaux avec les blouses bleues des éleveurs de Salers d’un côté de la place et celles noires des éleveurs d’Aubrac de l’autre. Les petits Aveyronnais et les petits Cantaliens qui s’affrontaient à coup de boules de neige remplies de cailloux et de « Cantalou, ta gueule de loup ! Aveyronnais, tête de cochonnet ! ».
La chambre à coucher de la maison Trincot, dont la moitié était dans le Cantal, l’autre dans l’Aveyron. « La question fut résolue puisque le lieu de procréation, se situait dans l’Aveyron. » Ou encore les messes qui n’avaient pas lieu à la même heure. Personne ne se serait risqué à aller à la messe dans l’autre paroisse, comme le raconte une anecdote célèbre au village. Au curé qui voulait l’expulser, un paysan aurait rétorqué : « Dites M. le curé, le Bon Dieu n’est-il pas le même dans le Cantal et dans l’Aveyron ? » Autre exemple de cette rivalité : quand il a fallu acquérir un corbillard les deux communes ne purent se mettre d’accord. Alors Saint-Santin-de-Maurs l’acheta et le louait pour les enterrements des Aveyronnais.
La double vie de Saint-Santin n’a pas été sans poser quelques soucis sur des sujets plus sensibles, comme les écoles ou l’assainissement. L’électricité est arrivée en 1932 dans le Cantal. De leur côté, les Aveyronnais ont préféré continuer à vivre à la bougie pendant onze ans… jusqu’en 1943. « Et quand il a fallu éclairer la place des deux églises, aucune des deux communes ne voulait éclairer la partie de l’autre », rigole Jean-Luc Broussal.
Depuis quelques années, les rivalités se sont atténuées. Le symbole le plus fort de la réconciliation entre les deux Saint-Santin est le stade de foot traversé par la symbolique frontière : une seule équipe, un but dans le Cantal, un but dans l’Aveyron.
Mais inconsciemment - ou consciemment - cet esprit de clocher refait surface épisodiquement. Récemment Saint-Santin d’Aveyron s’est jumelé avec un village espagnol, sans rien dire à son voisin. Cela a fait grincer quelques dents. Et Henri Ruat, l’œil pétillant et le sourire aux lèvres, de préciser : « Mais pour se perfectionner en espagnol, les Aveyronnais ont fait appel à une Cantalienne ! »
L’unique trait d’union dans ce village siamois, c’est le monument aux morts, construit au milieu de la frontière. Les enfants du pays, frères d’armes lors de la Grande Guerre, avaient connu ensemble l’horreur des tranchées. La stèle comporte deux faces, une pour les anciens combattants du Cantal, l’autre pour les Aveyronnais.