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ASCENSION AUX ILES KERGUELEN Un Puy Mary du
bout du monde
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icayrol@wanadoo.fr
1850 mètres!
enfin Le sommet. A cette altitude on pourrait être au Plomb du Cantal après une
courte marche à la demi-journée. Dans les Alpes , il y a même des villages
situés encore plus haut. Et pourtant je suis heureux , ce 26 novembre , sur le
point culminant du mont Ross car nous sommes dans un lieu où le mot lointain
prend tout son sens;les îles Kerguelen,et il nous a fallu prés d’un mois pour
parvenir à nos fins.
Notre voyage
avait débuté par une escale à la Réunion fin octobre .Plaisir de faire le plein
de chaleur avant la montagne .Ici ça n’est pas suffoquant comme à Islamabad où
Delhi alors on en profite.Après 3 journées agréables nous sommes attendus au
port pour embarquer sur un bateau; le Marion Dufresne ,unique vaisseau
ravitailleur des îles australes françaises. Ambiance nouvelle , les dockers
remplacent les porteurs pour animer le lieu. Puis on remonte l’escalier, des
mouchoirs s’agitent sur le quai et lentement le bateau met le cap au sud ,
direction les terres australes françaises de l’océan indien: Crozet,
Kerguelen, Saint-Paul et Amsterdam. Ces noms n’évoquent pas grand chose chez moi
mais la majorité des personnels embarqués ne parlent que de ça. Beaucoup vont y
passer un an et pour certains ce ne sera pas le premier séjour. L’ambiance
particulière de cette marche d’approche au fil de l’eau invite à la lecture et à
la contemplation. Apres quelques jours de navigation on est dans «l’assiette»
et cette ligne d’horizon régulière me fait penser à l’antarctique. Des livres
sur la découverte de ces îles nous immergent peu à peu dans une ambiance
nouvelle;celle des marins avec des histoires de naufragés ,de baleiniers
relayées au bar par celles d’un équipage majoritairement breton.
Au cinquième
jour de mer la température de l’eau chute de 15 degrés en quelques heures et
celle de l’air également. Sur le pont , les bonnets font leur apparition. Les
Ornithologues sortent les jumelles pour guetter les premiers Albatros ou autres
Pétrels. On a dépassé la zone d’intersection entre l’océan indien nord et les
eaux refroidies par l’Antarctique pour être maintenant dans l’ univers austral.
Puis c’est
l’arrivée à Crozet sous une pluie battante. Curieux contraste de voir cette
terre verte et brumeuse après plusieurs jours de mer. Visite de l’île principale
et sa colonie de manchots avec en prime des Orques épaulards chassants à 15
mètres du rivage. Trempés de la tête au pied on remonte sur le bateau. Pour
éviter d’être surpris par une tempête le Marion Dufresne ne reste jamais à
l’ancre pendant la nuit c’est pourquoi en attendant le lendemain (car il y a
encore beaucoup de caisses à décharger à la base de Crozet ) il se dirige vers
les îlots des Apôtres voisins de l’île principale. Au réveil c’est un spectacle
hallucinant d’aiguilles surgies de la mer jusqu’à parfois deux cents mètres au
dessus des flots. Il y a des récifs partout et je n’ai plus de mal à comprendre
pourquoi ces eaux ont englouties tant de vaisseaux. Une pensée pour les
naufragés qui ont survécus pour certains plus d’un an dans ces lieux austères.
S’il y avait parmi eux un alpiniste , il est certain que dans un court répit de
nostalgie il aura regarder ces parois avec intérêt
La première
escale étant terminée nous faisons route vers les îles Kerguelen que nous
apercevons deux jours après notre départ de Crozet. Dans la grande tradition des
expés où on attend des lustres mais où tout se décide d’un coup, après dix
journées d’oisiveté à bord c’est le branle bas de combat; il faut être prêt
pour l’héliportage vers le camp de base. Le15 novembre , dans l'anse de
Radioleine ,sous un soleil radieux, l’hélico du bord nous arrache au confort des
cabines pour nous poser au pied du Ross après un vol mémorable. Changement de
décor après dix jours de mer ,nous sommes maintenant dans un univers minéral.
Grâce au survol de la montagne nous avons pu repérer l’itinéraire de nos
prédécesseurs mais également d’autres «solutions» potentielles. Quelques
rotations suffisent à l’hélico pour acheminer personnel et matériel puis un
dernier salut et nous voilà livrés à nous même.
L’exaltation
du vol passée il faut se mettre à l’installation du camp de base avec en urgence
le montage des tentes. C’est une sacrée chance d’avoir eu du beau temps pour la
dépose car nous avons pu choisir un bon emplacement: sol morainique
relativement plat avec de l’eau à proximité situé en contrebas d’un col. En
quelques heures ce lieu des plus sauvages se colore au gré des tentes élevées ça
et là. Puis nous travaillons à ériger des murailles en pierres autour de chacune
d’entre elles. Fatigués par ces taches éprouvantes après tout ces jours
d’inactivités nous nous couchons dans notre nouvelle demeure satisfait du
résultat de notre travail.
Dans la nuit le
vent se lève et met à l’épreuve nos fortifications. Rapidement il forcit et
atteint une vitesse considérable. Cela ne fait que quelques heures que nous
sommes là et déjà nous sommes confrontés à un vent dépassant les cent Km/h.
Bruits de pierre à l’extérieur; un pan de muraille vient de céder sous des
coups de boutoirs invisibles. La nuit s’achève et le vent se calme. Premier
matin au camp de base avec certaines tentes déjà déchirée par endroit et des
fortifications ressemblants à des ruines féodales. Il faut consolider et ré
hausser nos murailles. Encore une journée de travail et cela semble correct;
les murets dépassent les tentes en hauteur et notre camp ressemble à un fortin
gaulois. Il nous a été impossible de monter la tente mess à cause du vent alors
nous avons fait une cabane avec les caisses de matériel. Elle est suffisamment
grande pour tenir à huit à l’intérieur mais n’est absolument pas étanche.
Après ces deux
jours d’installation nous pouvons enfin nous concentrer sur la montagne. Une
première équipe part en reconnaissance avec pour but de franchir le premier col
et de basculer sur le glacier versant sud. Les difficultés sont moyennes; neige
gelée à 45 °. Rapidement le vent se lève et il faut redescendre par un autre
itinéraire pour achever cette «exploration» . Les rappels sont délicats à poser
car la roche volcanique est de qualité douteuse. En fin d’après midi tout le
monde se retrouve au camp de base où le mauvais temps nous immobilisera pendant
quatre jours. Lecture et musique entrecoupent les siestes. Dehors c’est
l’alternance pluie neige et le ciré breton est de rigueur pour qui sort de sa
tente. A la faveur d’une éclaircie en aval nous partons au bord de mer le plus
prochesitué à deux heures de marche. Etonnant spectacle de rencontrer si prés
d’un camp de base des centaines d’éléphants de mer, des otaries, des gorfous
sauteurs et bien d’autres oiseaux qu’il nous est difficile d’identifier. Il y a
même des lapins, descendants sauvages d’animaux emmenés aux Kerguelen par des
baleiniers pour améliorer l’ordinaire des marins il y a un siècle.
Après quatre
jours de tourmente le ciel se dégage et nous pouvons repartir sur la montagne.
Les conditions sont bonne et une équipe monte jusqu’en haut du dôme pour
redescendre sur la banane, vaste glacier suspendu comme un balcon ascendant
qu’il faudra remonter plus tard.
A leur retour
les conversations vont bon train et on oublierait presque, comme à chaque
période anticyclonique, qu’il pourrait se remettre à faire mauvais. Le jour
suivant, le ciel austral se charge de rappeler à notre connaissance qu’ici le
soleil a des règnes court et espacés. C’est à nouveau l’attente et la tente
pendant plusieurs journées sous des vents dépassants parfois les 150 Km/h.
Le 23, le vent
cesse subitement et le beau temps s’installe. A deux heures du matin tout le
monde se lève et c’est un départ collectif pour la montagne. Quatre heures plus
tard nous sommes sur le glacier de la Banane où la neige est profonde et assez
dure à tracer. Quelques ponts de neige un peu sournois et un sérac nous dominant
rendent cette montée un peu«tendue» . Puis nous arrivons en haut du glacier
pour venir buter sur les principales difficultés. En 1975, nos prédécesseurs
étaient passés par une barre de rocher pourri surplombée par une petite cascade
de glace que nous localisons. Personne (et moi le premier) n’a vraiment envie de
tenter ce passage relativement impressionnant. D’autant qu’il nous a semblé
lors de la reconnaissance aérienne qu’un passage est possible en face nord. Nous
prenons donc cette option mais le brouillard arrive et bientôt la visibilité
devient nulle.
Une erreur de
ma part nous conduit dans une impasse et il faut redescendre. Le mauvais temps
est déjà de retour. Nous décidons de retourner au camp de base , satisfaits
d’être monter assez haut mais déçus de n’avoir pas trouvé une solution pour
accéder à l’arrête sommitale.
C’est à nouveau
le vent et la pluie. Quel pays; j’ai l’impression que mes expés en Patagonie
ou en Islande ont eu lieu dans des lieux arides en comparaison.
Quatre jours
plus tard le baromètre monte et une équipe courageuse part avec optimisme sous
un ciel nocturne bien nuageux. Ne faisant pas partie de ceux là je dors
tranquillement et constate avec consternation qu’à 7 heures du matin brille un
soleil radieux dépourvu de la moindre brise. C’est immédiatement le branle-bas
de combat et moins d’une heure après ce réveil tardif et navrant nous partons en
maugréant d’un bon pas en direction du Ross. Une vacation radio avec l’autre
équipe nous apprend qu’ils remontent le glacier de la banane dans une neige
pénible à tracer. Quatre heures après nous les rejoignons alors qu’ils sont
affairés au passage délicat. Philippe et moi décidons, comme nous l’avions
convenu, de tenter une variante en face nord et laissons l’autre partie du
groupe dans l’attente du succès de Greg sur la partie difficile.
Quelques
longueurs en traversée nous emmènent au milieu du versant nord où l’ambiance est
austère. Il est déjà tard et la neige inclinée à 60 ° porte mal . Il faut
atteindre la glace sous jacente pour bien s’assurer . Après 7 longueurs nous
arrivons au bord du glacier suspendu et remontons en direction de l’arrête
sommitale que nous atteignons en même temps que Greg et François par un heureux
hasard. Le sommet est maintenant tout proche; c’est un cône recouvert d’une
couche extraordinaire de givre de plus d’un mètre d’épaisseur. Un dernier effort
de Greg pour la dernière trace et nous voilà tous les quatre au sommet . Au fil
des heures une mer de nuage d’où émerge seulement le massif du Ross s’est
installée . Entre deux volutes on aperçoit La Curieuse (bateau de Port aux
Français) naviguant au sud de l’île. Une heure plus tard le reste de l’équipe
arrive; Thierry Vasken et Laurent. Nous voilà tous installé à la cime et à
l’abri du vent sur ce petit sommet des cinquantième hurlant pour une fois
silencieux, un Puy Mary du bout du monde.
Comme disait
Hamish mac Hiness à propos des Glencoe en Ecosse: «petite montagne, grandes
émotions».
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