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Lectures et auteurs cantaliens
"Les Puysatiers"
Un roman de Jean Anglade
Présenté pour vous par
Françoise Estival
1ère partie:
Un bandit de grand chemin.
Les Puysatiers sont des perceurs de Puys.
L'action se situe au XIX° siècle. Le narrateur évoque Gérard Codier dont le
grand-père, Pelage, était un bandit de grand chemin. En 1820, celui-ci fut pendu
sur la place d'Armes, à Aurillac, devant un troupeau d'hommes, de femmes et
d'enfants attirés par le spectacle! En fait il y eut trois condamnés qui, devant
l'église Notre-Dame-des-Cordeliers durent s'agenouiller et faire amande
honorable!
Pelage proteste de son innocence:
- Aï pá tua dingú!
C'est lui auquel on passe le noeud coulant en premier, tandis que toutes les
cloches de la ville sonnent le glas.
Il crie:
- Vive l'Empereur!
Les trois compères seront certainement les trois derniers pendus exécutés en
France sur une place publique. Ultérieurement les condamnés passeront à la
guillotine!
La famille Codier est de Cheylade, dans une des treize vallées qui descendent du
Puy-Mary, où coule la Rhue Grande. Sabotiers, ils le sont de père en fils...
Tonin eut douze enfants dont six moururent en bas âge. Six autres survécurent,
quatre filles et deux garçons, Pelage et Marius. Tonin, fier de son métier
proche de celui de sculpteur, savait que six ans sont nécessaires pour apprendre
celui-ci! Il y avait toute s sortes de sabots, selon les occasions - travail ou
mariage - et selon les métiers.
"Sitôt qu'il sait marcher, l'enfant a sa paire qu'il n'usera pas car son pied
grandit vite, mais transmettra au petit frère ou à la petite soeur"...
A Cheylade, à Saint-Hippolyte, à Riom-ès-Montagnes, chacun marche dans ses
sabots. Seuls les gendarmes allaient chaussés de bottes.
Codier ne manquait pas de travail, et enseigna l'art de manier les tarières et
les gouges à Marius, dès dix ans. En revanche, rien à faire avec Pelage qui ne
pensait qu'à escalader les rochers et humer les vents!
Pelage s'était acoquiné avec Gastel, un voisin qui avait beaucoup voyagé. Il
était intarissable sur ses voyages au Maroco...et où certaines habitudes
n'étaient pas loin de celles des habitants de Cheylade où existait une venelle
appelée chemin des Aises ou voie Merdeuse!
Intrigué par les récits de Gastel-Guirguilh, Pelage n'avait guère envie
d'exercer le métier de sabotier!
Un jour il laissa donc ce travail à son fère Marius, et prit la clef des champs,
un 24 avril...pour le Maroco.
Direction le Puy-Mary! Mais le chemin était abrupt. Il fallait du courage et du
temps. Soudain, il rencontra l'abbé Pierre Vidalenc, juché sur une mule grise,
qui s'étonna de le trouver si loin du pays et le ramena à dos de mule chez ses
parents. L'enfant prodige reçut un soufflet paternel qui le coucha par terre.
L'écho de la révolte contre le roi, à Paris, et la prise de la Bastille, arriva
jusqu'à Cheylade où la population, sur des rumeurs, eut peur de bandes
d'hommes armés qui auraient terrorisé les campagnes.
Mais au bout de quinze jours, chacun dut reprendre ses occupations, au grand
regret de Pelage qui, ayant l'esprit querelleur, aurait aimé participer à
quelque bataille. Tout était prétexte à bagarre et coups.
La révolution se manifesta à Cheylade par l'absence de curé et de vicaire. Plus
de dîme à payer!
Mais une institutrice apparut, Jeanne Leymarie qui reçut tous les enfants depuis
cinq ans jusqu'à seize pour leur apprendre l'usage de la langue française. Un
jour apparut sur la place de l'église un groupe de "sans-culottes" pour recruter
des volontaires pour défendre la Patrie contre les troupes étrangères à la solde
du roi Capet. C'est ainsi que Pelage fut recruté pour se rendre à Paris.
Accueillis en route par des bénédictins qui leur offrirent le gîte et le
couvert, les sans-culottes prirent des forces avant de se diriger sur Condat. La
route n'était pas sans danger, mais la troupe gagna bientôt la plaine. Au bout
de trois jours elle atteignit Clermont où on les logea dans la halle au blé.
"Cordier fit connaissance avec la monnaie ronde"... Les cantaliens avec Pelage
restèrent en groupe avec les marseillais, peut-être pour garder du courage car
ces derniers étaient de joyeux compagnons.
Ils traversèrent Moulins, Nevers, La Charité, Briare, Montargis... Après trois
semaines de marche, ils arrivèrent aux portes de la capitale. Ils s'installèrent
dans l'Ile Saint-Louis et construisirent des huttes et des foyers de pierres.
Quinze jours plus ard, alors qu'ils soupaient sur l'herbe des Champs Elysées,
ils virent des gardes du roi, en habits bleus et culottes blanches, s'avancer
vers eux l'épée à la main. Le combat fit douze blessés et un mort.
C'était le dernier jour de juillet 1792. On sait la suite, et l'attaque des
tuileries par les patriotes armés (dans la nuit du 9 au 10 août). Désireux
d'éviter un massacre, le roi ordonna à ses gardes Suisses de ne pas tirer, et
aller demander asile et protection à l'assemblée.
Cependant les émeutes avancèrent, tuant beaucoup d'hommes et envahirent le
palais. Pelage rentra ensuite en Auvergne.
Celui-ci s'établit alors à Aurillac, chef-lieu du département. Il y exerça
diverses professions dont celle de cuisinier - chez Antoine Delzons, un avocat
républicain - et devint l'ami du fils de ce dernier, Alexis-Joseph, puis son
ordonnance dans l'armée où ils firent les campagnes d'Italie, derrière
Bonaparte.
Le 19 mai 1798, en rade de Toulon, ils partirent pour l'Egypte. A al bataille
des Pyramides contre les mamelouks, Pelage fut blessé gravement et amputé du
pied gauche. A Cheylade, il fut entouré, applaudi, fêté. Son père lui fabrica un
pied en bois, très sophistiqué, avec lequel Pelage put même danser la bourrée!
Avec le retour de la paix, Pelage chercha femme et se maria. "Rosette Germain
lui donna cinq enfants dont trois atteignirent l'âge adulte: mon père
Jean-Marie, ma tante Joséphine, mon oncle Marceau".
Pelage resta adorateur sans réserve de Napoléon Bonaparte et la fin de l'empire
le remplit de douleur.
Pelletier, i visitait villes et campagnes, avec cheval et charrette, puis
rentrait à Cheylade où il restait 15 jours par mois.
Le premier soin de la Restauration fut de restaurer les impôts que la révolution
avait abrogés.
Le maréchal Ney fut fait prisonnier à l'hôtel de Ville d'Aurillac, et refusa
l'aide proposée par Pelage et Andrieu pour s'évader. Le 6 décembre 1815, il fut
fusillé.
Le maître d'école de Cheylade, monsieur Pichon, était très mal rémunéré et
devait effectuer des travaux divers pour compléter son traitement.
L'école était soumise au contrôle du clergé, et l'abbé Tréboule recommandait à
l'instituteur:
- "Apprenez surtout à vos élèves leurs devoirs envers leurs parents, envers le
roi, envers Dieu et son église".
Aux beaux jours, les élèves s'en allaient aider aux travaux des champs, et ils
ne revenaient qu'après Toussaint.3Cela devint une tradition dans notre famille
de pouvoir lire et écrire". Sauf les femmes!
La petite Pichon aimait jouer avec les enfants, et manger la soupe avec Rosette
qui devait être meilleure que celle de sa mère! Grâce à la jeune Félicie, les
meilleures relations du monde s'établirent entre les Pichons et les Codiers.
Mais un jour, Pelage confia la maison à son fils aîné, Jean-Marie, qui n'avait
que treize ans et disparut.
La route de Lempdes à Aurillac était très
sinueuse.
A Laveissière habitait un ermite que l'on consultait pour connaître le temps.
"Au sortir de ce trajet plein de prodiges, les pélerins (de Compostelle)
devaient gravir les pentes escarpées du Puy de Masseboeuf, montagne haute de
1420 mètres... Appelée aussi Lioran à cause du hameau de deux ou trois maisons
blotties à ses pieds. Son ancien nom, l'O-ouran signifiait le Venteux".
Que de gens à travers les siècles, avaient escaladé les pentes de l' O-ouran! En
1586, la reine Margot, en croupe du capitaine Aubiac, descendit vers Murat. Et
cinquante ans plus tard, une autre reine, Anne d'Autriche, épouse de Louis XIII,
se rendit à Vic-en-Carladès pour y combattre sa stérilité par ses eaux de
réputation miraculeuse!
Elle donnera naissance au futur Loui XIV, l'année suivante. Mais il fallait être
prudent, et éviter d'être surpris, al nuit, suur les cîmes glaciales. Les
voyageurs ordinaires étaient souvent bloqués, au plus grand profit des
aubergistes!
En 1817 il y avait une diligence qui parcourait Murat Aurillac. A midi, après
cinq heures de suée, on atteignait le village du Lioran...
A Vic on entrait dans une Auvergne quasi méridionale... Après dix heures de
route, on arrivait enfin dans Aurillac!
Pelage connaissait le goût des riches cantaliennes pour les "ors", il savait
qu'en attaquant la diligence Murat-Aurillac, les prises seraient fructueuses.
Après avoir été attaqué par une bande de bandits royalistes, "il résolut de se
revancher" en se faisant brigand lui-même. Il s'en prit à tous ceux qui avaient
les moyens d'emprunter les diligences. Se mettant en rapport avec des galopins,
anciens soldats réduits à la mendicité, il arrêta un vicaire de Thiézac qui se
rendait à Saint-Flour avec le produit d'un mois de quête... Puis ce furent de
plus grosses prises, mais ensuite Pelage rentrait chez lui à pied, et se
comportait comme un honnête père de famille.
En 1818, la bande à Pied-de-Bois osa s'attaquer à la diligence Murat-Aurillac,
et détroussa les voyageurs huppés. Montres, bijoux étaient le butin que
Pélage rapportait chez lui.
L'évènement majeur de l'année avait lieu à la Saint Urbain où les vaches
attendaient de monter à l'Estive.
Le Cantalès, responsable du fromage, procédait à une suite d'opérations longues
et compliquées pour obtenir tomme puis fromage.
Une fois la fourme sortie du moule, elle était descendue dans la cave où
commençait son mûrissement.
Que de soins suivaient alors, pour tourner les pièces, les retourner, les laver,
les racler, les frotter, les polir...
L'été 1820, les deux bandes de brigands s'affrontèrent, fantassins contre
cavaliers. Les coups de feu furent entendus par la brigade de gendarmes de la
vallée de la Jordanne... Et notre trio se laissa attraper, n'ayant pas voulu
abandonner Pintaïre blessé, qui perdait son sang. Les trois brigands, toujours
liés par les poignets à la queue des chevaux, parcoururent la vallée de la Cère
jusqu'à Aurillac par une longue marche douloureuse. Ils furent enfermés à
l'ancien couvent de la Visitation qui servait de prison. Le jugement eut lieu
dans le vieux présidial, et leur passé napoléonien fut une circonstance
aggravante. Ils furent condamnés à l'échafaud, et pendus en septembre 1820, sur
la place d'Armes.
2ème
partie
Des premiers projets aux
premiers jalons
du percement du Tunnel du Lioran..
"Les bandits de grand chemin furent à l'origine du travail du
Lioran" dont les travaux de percement commencèrent 19 ans après
l'exécution du trio précité".
"Ma grand-mère Rosette éleva seule ses trois enfants, vendant de temps en temps
un bracelet, une bague, un saint-esprit butin de feu son mari..."
En 1822, Jean-Marie qui avait repris le
travail et le commerce paternel des peaux, demanda en mariage Félicie Pichon, la
fille du maître d'école. Ce dernier refusa d'abord, mais Félicie savait qu'elle
voulait épouser Jean-Marie, et lui demanda de l'enlever à cheval, comme dans les
contes. Après l'enlèvement réussi, le ban des noces fut publié sans retard.
La naissance de Géraud - prénom en l'honneur
du Saint Patron de la ville d'Aurillac - eut lieu neuf mois plus tard, et
deux ans plus tard, naquit une petite Justine qui était l'objet d'adoration de
son frère aîné qui passait des heures penché au-dessus du berceau, pour la voir
dormir.
Hélas la mort du père, Jean-Marie, qui se noya à la pêche, changea la vie des
enfants qui pleurèrent... découvrant la séparation inéductable de la mort.
Après avoir consulté les uns et les autres, Rosette présenta un veuf sans
enfants à sa bru Félicie qui élevait seule ses deux enfants depuis le décès de
son mari.
Cet homme qui avait trente-cinq ans, était charretier à Saint Hippolyte. Il
s'appelait François Mabel.
Les présentations eurent lieu un dimanche et
ce François fit bonne impression par son physique avenant et bien charpenté, et
aussi par le sucre de canne dont il régala la famille.
Peu de temps après il fit sa demande en mariage et adopta les deux enfants dès
que sa promise eut dit oui.
La noce fut simple car il s'agissait de celle de deux veufs.
François vint s'installer à Cheylade. Il emmenait souvent Géraud dans ses
déplacements, que ce dernier appelait "tonton".
Au retour ce dernier était heureux de retrouver sa soeur Justine.
Le défaut de l'oncle était d'être porté sur la boisson qu'on lui offrait au
cours de ses voyages... Dans certains cas, l' alcool le rendait méchant et
agressif. Il valait donc mieux qu'il soit tellement ivre qu'il tombât comme une
masse sur son lit!
En 1833, à Aurillac, le préfet Edouard
François Désiré Delamarre, se préoccupa de régler le problème de circulation sur
la route étroite qui escaladait le Puy Masseboeuf. Douze projets lui furent
présentés pour réduire la nocivité du Lioran, dont six avec souterrain.
Le plus raisonnable lui parut être celui d'une
galerie souterraine qui prendrait la route de Murat au pied du Bec de l' Aigle,
traverserait le Puy, aboutirait sous le Griou en amont des Chazes. Cela
représentait un chantier considérable et un prix exorbitant"...
Les financiers de Louis Philippe faisaient la sourde oreille, aussi le projet
dut-il trouver sur place une partie de la somme.
Il essaya de convaincre propriétaires,
commerçants et industriels, parlant des difficultés du flot des voyageurs et des
marchandises, de l'expatriement forcé d'habitants mal nourris vers d'autres
départements français et vers l'étranger.
De plus l'insécurité sur ces sommets propices au brigandage étaient des
arguments solides, avec celui du travail procuré par le chantier.
Les problèmes du financement furent débattus au Conseil Général.
L'hiver 1836-1837 fut marqué par une terrible maladie: le croups, qui atteignait
les enfants de moins de quinze ans. La fumée, le soufre devaient être inhalés
pour enrayer le mal.
Le 5 février 1837, la petite Justine fut prise de cette toux rauque qui
caractérise cette affection. Les prières à la Vierge semblaient inutiles, et la
fillette avait de plus en plus de difficultés à respirer. Elle mourut et laissa
son frère dans la plus grande douleur.
" Dieu que la maison parut vide, sans les gambades, les cris, les rires de
Justine!"
Après avoir cherché du travail, Géraud trouva un emploi de boutilier,
auprès du vacher du comte de Lantigy.
Ils firent l'ascension des pentes abruptes pour atteindre le magne de Paulhac,
délaissé depuis l'année précédente.
"L'endroit sentait le bois pourri, la cendre froide, le fromage gâté". C'est là
que devraient dormir et travailler quatre marurquiers, dans une promiscuité
quotidienne.
Couriol était maître des lieux et des animaux pendant cinq mois. Pain et lard
étaient la base des repas, auxquels s'ajoutaient un peu de salade à partir de
juillet.
Pas de jours de fête ni de dimanche!
La fête des bergers, fin août, était un rare
moment de détente à la Font Sainte.
"A la fin de l'Estive, les mazuquiers redescendaient vers la ferme de la Jarige,
avec leurs dernières fourmes".
Et Géraud, le boutilier, passait à la fonction de valet pour laquelle il
mangeait à sa faim. Il ne retournerait à Cheylade dans sa famille que quelques
fois dans l'année.
Avec l'aide d'un parent de sa femme, le préfet Delamarre réussit, après six ans
d'efforts à faire accepter son projet de tunnel! L'arpentage, l'examen du relief
démarrèrent. Les terrains furent achetés par voie amiable ou par expropriation.
Avec les premiers jalons posés en juin 1839, la vie de Géraud Codier allait
changer complètement.
3ème
partie
les tranche montagnes
Il s'agissait d'ouvrir dans le Puy de Maseboeuf une galerie
longue d'environ mille quatre cent mètres, large de six ou sept,
haute de cinq ou six....
La direction du chantier fut confiée à l'ingénieur Adrien Ruelle- polytechnicien
et des ponts et chaussées.
Il étudia les roche qui étaient solides, et en conclut qu'il ne serait pas
nécessaire de soutenir la voûte du tunnel. IL pensait que la pierre se
soutiendrait elle seule.
On avait besoin d'ouvriers sérieux et travailleurs. ILs affluèrent de toute
l'Auvergne , mais ausi de l'étranger: on vit arriver des piémontais, des
bavarrois, des suisses, et même des polonais.
L'hiver il y avait jusqu'à quatre-vingt ou quatre-vingt-dix personnes.
François Navel proposa à Géraud de s'engager au Lioran ce qui réjouit le jeune
garçon de seize ans qui voulait échapper à la puanteur des étables.
Ils partiraient donc ensemble, s'entendant bien, pouvant aussi se soutenir
mutuellement.
Il y eut d'abord la construction de baraques de chantier par les charpentiers.
Pour la toilette, les fontainiers captèrent des sources, installèrent des bacs
où les hommes pouvaient se débarbouiller.
Quant aux besoins hygiéniques, rien n'avait été prévu, mais la nature autour
était assez vaste.
"A Géraud Codier et françois Mavel fut attribuée la baraque numéro 2, côté
Murat. Nous nous y trouvions sous l'autorité d'un "piqueur", agent assermenté
placé sous les ordres du conducteur de travaux."
Le premier coup de pioche fut donné par le préfet Delamarre, le 10 mai 1839,
côté Murat, dans l'alignement précis de l'axe médian du futur tunnel.
Alors commença la vraie besogne des
tranche-montagnes. Deux percées devaient se faire en même temps, l'une au dessus
de l' Allagnon, l'autre en dessous du Viaguier, affluent de la Cère. Elles se
rencontreraient si A. Ruelle avait visé juste, au cœur du puy de Masseboeuf.
Les "polacks" étaient les plus gros buveurs.
Les bavarois étaient les plus gros mangeurs.
Les piémontais, bons travailleurs aussi, apprirent vite à s'exprimer en
français.
Deus suisses partageaient notre chambre: ils avaient le don des langues...
La journée commençait à cinq heures hiver
comme été, car si on n'avait pas la lumière du soleil, on avait celle des
lampes.
A quatre heures et demie, les dormeurs s'arrachaient de leur pucier, quasiment
tout vêtus en hiver, presque nus en été, le corps marqué de rougeurs à cause de
la paille. Quelques uns allaient à la fontaine pour un peu de toilette...
Un tunnel se commence par le haut (la couronne) et se termine par le bas (le
revauché). Les ouvriers de la couronne étaient choisis pour leur force et leur
résistance. C'étaient souvent des mineurs de Brassac ou de Pologne. Ils
travaillaient sur les genoux ou sur le ventre, avec un pic acéré des deux bouts.
A vingt pas en arrière et en dessous, d'autres piocheurs creusaient le revauché.
Ils pouvaient travailler debout, lever le pic très haut et l'abattre de toutes
leurs forces.
Les tranche-montagnes devaient utiliser une sorte de peigne métallique tiré par
un couple e chevaux pour arracher un bloc de basalte ou de trachyte.
Le chantier s'arrêtait à 22 heures.
Le percement des deux galeries avançait en moyenne de cinquante centimètres par
jour de chaque côté.
Le dimanche était chômé.
Le 30 septembre 1839, le préfet Delamarre vint poser la première porte du
portique Nord. Adrien Ruelle avait opté pour une demi-ellipse, ou "anse de
panier".
Chacun y alla de son petit discours.
L'hiver 1839 fut très rude. A la fête de Noël où chacun assista à la messe de
minuit, il y eut de la brioche et une gratification de 40 sous à chaque
travailleur.
Les maladies arrivèrent: deux piémontais se mirent à cracher le sang. Une caisse
de secours mutuel fut créée pour subvenir au besoins des malades.
Mai 1840: l'avancement des galerie n'a été que
de 120 mètres.
Avec une période de forte pluies, la route royale 126 devint un bourbier. Côté
Allagnon, les piocheurs avaient de l'eau jusqu'aux mollets. Il fallut recourir
aux pompes à bras des pompiers du voisinage!
Géraud se lia d'amitié avec un garçon nommé Annet, qui parlait le même patois.
Mais la voix d'Annet avait une certaine gravité masculine qui venait que, gamin,
il avait eu le croup. Ce détail rappela Justine à Géraud qui vit en son
compagnon une sorte de résurrection de celle-ci. Ils aimaient rire ensemble, et
Géraud enseignait les noms de fleurs et d'oiseaux à son ami Annet qui n'était
pas allé à l'école. Celui-ci disait:
"Tu en sais plus que les maîtres d'école" !
Annet lisait le ciel, et sculptait le bois au couteau. Chacun apprenait à
l'autre ce qu'il savait.
Côté Viaguin, se produisit un éboulement de la voûte qui coûta la vie à un
ouvrier et en blessa six autres.
Il fallut remédier à la fragilité de la voûte, en couvrant le granit d'une chape
de ciment.
En 1841, des wagonnets sur rails de bois remplacèrent les tombereaux, tandis que
François Mavel utilisait ses chevaux à tirer les wagonnets.
On employa aussi la poudre noire qui, bien
tassée dans la cavité réalisée à la barre à mine, et écrasée par le bourroir en
bois, traversée par une mèche de chanvre enduite de bitume, une fois allumée,
explosait, remplissant la galerie de sa fumée. "Les pierres pleuvaient,
bombardaient le fond et les flancs".
Plus on s'enfonçait dans la montagne, et plus l'air devenait irrespirable. Sauf
lorsque le vent soufflait!
En 1841/1842 beaucoup d'hommes souffrirent de la gorge et de la poitrine. Les
ouvriers organisèrent alors une coalition ou sorte de syndicat.
Il y eut alors une première grève pour la liberté de respirer!
Quand l'ingénieur Ruelle revint de Vic, il écouta les doléances des hommes qui
réclamaient deux jours de repos. Celui-ci devait consulter ses supérieurs et
conseilla aux travailleurs de s'armer de patience.
Finalement ils obtinrent une heure de repos supplémentaire à midi.
La fièvre typhoïde vint frapper les hommes du Tunnel. Les médecins impuissants
ordonnaient des bains froids, suivis d'enveloppements. L'épidémie remplit la
région de terreur. Le mal dura près de deux mois et les survivants en furent
très affaiblis. Géraud Codier le contacta mais s'en sortit.
Tout le temps que dura le percement du tunnel,
il y eut cent cinquante blessés, dont cinquante six graves.
Un certain Jacob Mery reçut une pierre sur la tête, qui lui fit perdre un peu
l'esprit. Il chantait du matin au soir et cela devint vite insupportable; il fit
scandale à l'hospice Saint-Gal où, malgré l'opium, le bonhomme débitait des
paroles obscènes.
L'année 1842 fut mauvaise, et l'avancement des travaux s'en ressentit. Mais
Adrien Ruelle avait de l'ascendant sur ses troupes qui lui jurèrent de respecter
les délais.
Au cours des travaux, notre héros était devenu
un peu maçon, un peu forgeron, un peu charpentier, un peu mineur. IL travaillait
de bon cœur avec l'aide d'Annet Sargalhol, son meilleur camarade, qui devait lui
apparaître, après un malaise comme une jeune fille aux joues d'une douceur
étonnante...
L'entente réelle entre ces deux êtres devait bientôt prendre une tournure
sentimentale. Mais le respect et la prudence nécessaires en un milieu d'hommes,
furent la ligne de conduite de ces deux "amoureux".
Les présentations eurent lieu dans les familles, mais rien ne fut précipité.
Les travaux d'aménagement, après un arrêt, faute de financement, reprirent au
printemps 1844. Certains mouvements ouvriers, avec la demande des maçons d'une
prime de risque de vingt sous par journée, créa à nouveau des problèmes pour
l'ingénieur Ruelle avec les financiers parisiens. Le tunnel du Lioran ne
répandait-il pas des idées subversives? Les vingt sous furent tout de même
obtenus.
Les menaces d'éboulement subsistaient hélas.
"Deux années encore , le tunnel fut encombré d'échafaudages" où les maçons
essayaient de renforcer les voûtes à chaux et à sable.
Il fallut ensuite empierrer le sol, le damer, le sabler: un vrai puzzle fut
réalisé. Un trottoir fut établi de chaque côté d'une largeur de soixante
centimètres. L'éclairage fut un autre problème: il fallut en louer deux
douzaines à la ville de Clermont. Ils fonctionnaient à l'huile végétale et
produisaient plus de fumée que de lumière.
Au total ce divers aménagements prirent quatre années.
C'est le préfet Cournon qui prépara l'inauguration qui tardait malgré les
rumeurs et les mauvaises récoltes.
On finit par y renoncer du fait qu'en 1843, s'était faite en grande pompe, la
jonction des deux galeries. L'ouverture du souterrain au trafic routier eut lieu
dans la plus grande discrétion le 31 octobre 1847. Les chevaux avaient peur d'y
entrer et le premier marchand ambulant en fit les frais quand son cheval se
cabra devant le trou noir et renversa toute la vaisselle de son propriétaire.
Cette vaisselle casée fut suivie d'autres accidents. Aussi Adrien Ruelle
rédigea-t-il un mémoire, pour insister sur la nécessité de construire une voie
de chemin de fer.
Le tunnel du Lioran avait coûté un million et demi de francs. Il avait aussi
occasionné blessures et mort pour quelques ouvriers dont le courage était
admirable.
Le héros de cette histoire Géraud Codier, a repris la profession de charretier,
à la campagne aux côtés de son beau-père François Mavel.
Il a souvent emprunté le tunnel dont il avait été un artisan actif. Mais il
avouait avoir peur, les jours de brouillards, des caprices du cheval, ou des
rencontres ds attelage venant en sens inverse. Le bruit, le manque de clarté
donnaient la peur au ventre. Un jour d'ailleurs, François Mavel fut jeté contre
la paroi rocheuse par l'écart de sa monture qu'il conduisait à la main! Il s'en
remit heureusement.
Le mariage de Géraud et d'Anette eut lieu et fut suivi de naissances, malgré le
goût pour l'autorité de la jeune femme , ce qui gâcha un peu la vie du couple.
Géraud n'aura pas le plaisir de compter sur ses deux jumeaux, Auguste et Joseph,
pour continuer son oeuvre car ceux-ci se sont pris de passion pour les trains!
Géraud et ses compagnons ont percé plus de tente puys, et méritent ainsi qu'on
les nomme d'un vocable nouveau, celui de "Puysatiers"
Actuellement on connaît la circulation intense qui interdit le tunnel aux
piétons.
Le conseil général du Cantal réclame le creusement d'une galerie nouvelle qui
permettra d'établir deux sens uniques.
La presse "La Montagne" du vendredi 5 avril 2002 annonce les premières
préparations du chantier. Le nouveau tunnel va améliorer et sécuriser le trafic
dans le Cantal, et avec les départements limitrophes, ce dont nous pouvons nous
réjouir!
Résumé de F. Estival
06/04/2002
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