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Eté 1944. Les allemands font irruption à Albepierre.(1/9)
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Les allemands investissent l'hôtel Magnes à Albepierre (août 44)

1 : C'est un convoi de boches !

Au cours de  l'été 1944, il y a tout juste soixante ans, les allemands firent plusieurs fois irruption dans le petit village d'Albepierre.
Dans l'hôtel Magnes ou ils passaient les vacances en compagnie de leurs grands parents, de Taticelle, de Tatimo et de Zabeth qui venait de naître, Jeannot et Babou étaient aussi présents.
Babou avait six  ans et demi et Jeannot quatre ans et demi. L'âge ou les souvenirs marquants de l'enfance ne s'effacent jamais.
Ce récit* que fait Jeannot de cette période est romancé mais ne cède rien à la vérité. Il s'appuie sur ses propres souvenirs, sur ceux de son frère, de ses grands parents ,mainte fois interrogés et sur ceux de ses tantes. Particulièrement sur ceux de "Taticelle" qui avait trente ans à l'époque.

***



Le grand-père, Jean Magnes, se méfiait. Dans le village, tout comme son épouse, lui non plus n'avait pas que des amis…

Certains lui reprochaient son engagement politique et se laissaient facilement tromper par la propagande nazie. Ici comme ailleurs le " communiste pas français " recevait un écho favorable à l'oreille de plus d'un.
Certains tiraient de menus profits de la situation et ne voyaient pas d'un bon œil les actions résistantes. Un nombre important de campagnards enfin, reprochait aux résistants d'être à l'origine des massacres d'innocents dans les actions de représailles perpétrées par l'armée allemande.

Babou et Jeannot, à diverses occasions, s'étaient trouvés en présence des maquisards dans l'hôtel, et malgré l'attention portée par les adultes à ne point parler devant eux des choses de la guerre, des bribes de conversations arrivaient jusque à leurs oreilles. Ils savaient par exemple que leur mère y avait préparé de fausses cartes d'identité pour les résistants, que Taticelle, leur tante, les aidait à préparer des explosifs, à pétrir les pains de plastic qui serviraient à faire sauter les ponts, que grand-père était un chef du maquis... Les gosses savaient également  que du matériel de guerre était entreposé dans de vieux tonneaux à double fond cachés au fond de la cave…

Un jour, le grand-père avait jugé utile de prendre les gamins à part :

– Ecoutez-moi bien tous les deux : Ce que j'ai à vous dire est la chose la plus importante que je ne vous ai jamais dite.

Puis après un instant de silence:

–  Vous savez que le pays est en guerre contre les " boches " ?

– Oui c'est pour ça qu'on est là, avait rétorqué Jeannot, un large sourire aux lèvres.

Le grand-père n'avait point répondu, sa figure avait pris des accents de gravité, ses lèvres fines s'étaient pincées, légèrement avancées, puis après un autre silence il avait ajouté en détachant bien les mots :
 

– Si un jour quelqu'un vous demande quoi que ce soit sur le maquis, vous m'entendez bien, quoi que ce soit…

Les deux enfants écoutaient, bouche ouverte.

– Vous répondrez une seule chose, une seule : maquis connais pas. Je vous le répète : maquis connais pas. Vous répondrez ?

– Maquis connais pas avait gravement murmuré Babou. Jeannot avait comme en écho répondu lui aussi :

– Maquis connais pas.

Le grand-père s'était alors éclipsé, laissant les deux enfants à leur songerie muette. Ils étaient fiers de pénétrer dans le secret des adultes. Fiers de la confiance que venait de leur accorder grand-père.

Le calme était revenu pour de bon autour de la table. Chacun penchait la tête sur son bol de soupe autour duquel les cuillers avaient engagé un discret va-et-vient. C'est grand-père qui mit fin à cette apparente tranquillité :

– Les nouvelles de Gustave sont bonnes ? fit-il, en relevant à peine le nez de sur son bol.

Malgré tous les efforts pour cacher son chagrin et son angoisse, Marcelle ne put empêcher une larme de rouler sur la joue. Elle l'essuya prestement du revers de la manche et répondit d'un ton neutre :

– Il va bien, à part que depuis qu'il est dans cette foutue usine d'aluminium il dit qu'il n'arrête pas de tousser et qu'il a toujours froid.

– Il a reçu notre dernier colis ?

– Oui ; il me demande de lui tricoter un gros pull et des chaussettes de laine ; pour le cas où il devrait passer un autre hiver là-bas et de lui envoyer aussi du tabac, car fumer est son seul plaisir. Il travaille entre dix et onze heures par jour dans la poussière.

– Les salauds ! avait murmuré grand-père en pinçant les lèvres. Les salauds... Puis il avait ajouté :

– Il ne passera pas un autre hiver dans le camp ; les " boches " seront cuits avant. Les Russes vont les écraser chez eux, et nous on va les foutre dehors du pays avant longtemps. Pour bien appuyer sa considération, le grand-père avait prononcé ces paroles en agitant légèrement son laguiole au niveau du visage.

Un silence angoissant s'était à nouveau installé.

Simone ne supportait pas ce genre de situation.
Elle se risqua à dire :

– Quand même… je repense à cette baffe que Gustave a flanquée au gamin ! S'il avait gardé la main au fond de sa poche il serait bien tranquille aujourd'hui. Dans la ferme le travail n'était pas trop dur et il mangeait à sa faim, alors que dans ce camp disciplinaire…

– Tais-toi, Simone ; Gustave a bien fait. Ce morveux qui l'a traité de sale " françouse " ne méritait que ça ; une bonne baffe. J'aurais fait pareil, et tout homme qui se respecte en aurait fait autant.

– Arrêtez maintenant ; vous n'allez tout de même pas vous chamailler devant les gosses ? Ça suffit avec ces histoires. Si chacun y met son grain de sel on va tous tourner en bourrique, proféra grand-mère en haussant la voix.

– A propos de sel, fais donc passer la boîte. Pour une fois t'as pas eu la main trop lourde…

Quelques sourires contrariés accompagnèrent la blague du grand-père qui tentait de détendre un peu l'atmosphère, et la conversation s'engagea sur des considérations culinaires.

Les pâtes fraîches, découpées en fines lanières avec des ciseaux dans de grandes galettes roulées avec des bouteilles à même la table farineuse étaient fameuses. C'était du moins l'avis des adultes. Ce n'était pas celui de Jeannot qui, gavé de crêpes, promenait les pâtes au fond de son assiette en pensant à ce Gustave qu'il ne connaissait pas mais dont il entendait prononcer le nom tous les jours. Gustave était prisonnier, et malgré les précisions données, Jeannot se l'imaginait tout maigre, menottes aux mains, assis sur un billot de bois dans un cachot tout noir. Il le supposait en compagnie de quelques rats faméliques qui venaient lui disputer les rares quignons de pain sec que ses geôliers, des allemands armés jusqu'aux dents, venaient jeter de temps en temps au pied de sa paillasse pouilleuse...

Le calme, qui s'était à nouveau installé dans la cuisine de l'hôtel, devint brusquement étouffant. Au bout d'un certain temps, il fit place à un ronronnement lointain, qui se mit à gonfler au fil des secondes, comme un orage qui descend en grondant doucement de derrière les rochers de Chamalières. Le ciel était pourtant serein et ne laissait présager la moindre bourrasque…

C'est Tatimo qui réagit la première. Elle se dressa d'un bond, tous les sens en éveil, se précipita sur le pas de la porte, puis rentra aussitôt en s'exclamant :

– Les " boches ", c'est un convoi de boches !

*Ces pages sont extraites d'un récit romancé sur l'enfance et l'adolescence de Jeannot.

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