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Un félibre est un homme passionné qui se lève chaque matin en faisant sa prière ou en ne la faisant pas s'il lui plait mieux ainsi. Puis il boit son café au lait en y trempant des tartines beurrées comme ont appris à faire les gens des villes, et surtout, les parisiens. Ou il croque un oignon, avec quelques grains de sel et un demi gobelet de vin comme faisait, avant, tout bon méridional pour se réveiller l'estomac.

Cela fait, le félibre réfléchit, devant sa table de travail ou sur le seuil de sa demeure à ce qu'il peut faire de mieux pour que sa région, que ce soit la montagne cantalienne ou la côte provençale, ne perde pas tout de sa langue, de son esprit et de ses hommes.

Partant de cette défense de sa contrée, il songe au maintien culturel et économique de sa belle et fière Occitanie où la langue de ses pères ne mourut pas, ni à Muret, ni à Montségur, ni, non plus à Villers-Cotterêts où voulait l'enterrer le roi de France.

Il songe aussi à la France, sa nation d'aujourd'hui où l'histoire le plaça, pour rappeler toujours à son gouvernement que le travail de l'administration n'est pas de briser le droit des hommes à garder leur personnalité. De là, le félibre n'oublie jamais de penser à l'homme du renouveau, cette personnalité qui lança de Maillane un tel appel historique que celui lancé de Londres lorsque c'était la France entière qui risquait de perdre sa personnalité.

Ainsi ayant songé à la lutte des hommes d'Oc et de partout pour la sauvegarde de leur héritage sacré, le félibre va vers ses oeuvres de maintien, ici et là , il discute, écrit, conteste, défend ...

Ainsi le félibre anime son Ecole, fait paraître sa revue, donne ses cours de langue occitane ou provençale, ce qui est la même chose, pour l'enseigner à la jeunesse, qui, sans lui, ne connaîtrait, en fait de langue, que celle de la télévision.

Puis le félibre arrête sa voiture dans un chemin de ferme, prend dans la malle le bâton ferré qui y dort et s'en va, par les sentiers, dire à ses frères des champs et des prés que le "patois" comme ils disent, est une langue qu'ils doivent fièrement  enseigner à leurs jeunes enfants, que le jour ou ils la perdront, cette langue, la sève maternelle les abandonnera et que s'évanouira avec elle, la liberté de rester ce qu'ils veulent être : des hommes gardant leur libre arbitre.

Vous le verrez, le félibre, pour tout ce qui lui répugne ou l'ennuie, prendre sa plume vengeresse et dire ses quatre vérités à Paris, à ceux qui s'y enferment après avoir promis ce qu'ils ne tiennent jamais. Et, lorsque, dans ses libres ou dans ses poésies, il célèbre le terroir et l'amour, c'est pour prendre plus de forces pour châtier ceux qui renient.

Cela fait, vous pensez que le félibre pourrait aller se coucher, heureux d'une tâche bien accomplie. Mais non !  Le félibre a encore son travail à la veillée. Il doit sortir les gens de la crèche à images où ils se repaissent pour les conduire à chanter la chanson occitane, celle d'hier, celle d'aujourd'hui, à danser sans dégingander tout leur corps pour suivre la vogue niaise du temps, à jouer notre théâtre d'oc sur les places ou dans les granges en attendant que viennent les salles des fêtes tant promises.

Et, le lendemain, à l'aube, le félibre salue, avec le soleil, la défense nouvelle et sacrée d'un peuple qui veut vivre.

Et recommence pour lui une autre journée au service de la terre d'Oc où naquirent ses frères, au service de la terre d'Oc dont la France du nord a tant besoin, pour ne pas perdre son bon sens et le goût de la vie à poursuivre, sans cesse, la seule idée de profit.

Voilà ce qu'est un félibre.

Un homme "engagé" comme on dit maintenant ... Et "engagé" par la force des choses, par et pour la cause qu'il défend.

Il n'y avait pas, en leur temps, de plus "engagés" que Vermenouze ou que Mistral. Tellement "engagé" Frédéric Mistral, qu'on voulut l'acheter pour qu'il se taise.

Alors dites-moi un peu si c'est prouver son bon sens d'agir comme quelques-uns, maintenant : de se percher au plus haut du poulailler pour y crier :

" Moi je suis un défenseur occitan, je ne suis pas un pauvre félibre à demi épuisé, sans moi l'Occitanie serait défunte. Vous ne savez pas ce que j'ai trouvé ?..."

J'ai trouvé des choses merveilleuses qui ne s'étaient jamais vues avant moi : j'ai trouvé qu'il fallait jouer le théâtre d'Oc et chanter des chansons occitanes, j'ai trouvé..."  Quoi encore ? Quoi encore, dites-moi ?"

Quoi de plus qui n'avait pas été trouvé voilà cent dix huit ans  quand Mistral nous rassembla sous sa bannière d'Oc ?

Pourquoi donc tant de gens aujourd'hui, défenseurs sûrs, et vaillants de la cause d'Oc, qui croient devoir déchirer la bannière étoilée de Mistral pour faire oeuvre utile ?

Qui sont donc ceux qui se disent "Occitans" en se croyant obligés de renier le félibrige qui, justement, sauva les terres d'Oc ?

Je vais vous en faire le portrait, mais ne croyez pas, surtout, que j'en dirai du mal : Un "Occitan" est un homme passionné qui se lève chaque matin en faisant  sa prière où en ne la faisant pas s'il lui plaît mieux ainsi. Puis il boit son café au lait en y trempant... et relisez mes litanies du début, lorsque je faisais le portrait d'un félibre, et vous saurez qu'un "Occitan" est tout simplement un homme d'Occitanie, aussi bien de Limoges que de Provence, qui conduit sa vie pareille en tout à celle d'un félibre.

Alors ?

"Alors, diront les nouveaux défenseurs - et je le réservais pour la fin - il y a la graphie. Nous ne voulons pas suivre la loi de Mistral ; nous ne voulons pas le reconnaître comme "Maître".

Ma foi, si quelqu'un ne voulût jamais imposer sa loi, c'est bien l'homme au grand bon sens que fut Frédéric Mistral.

Nous sommes nombreux, nous félibres, à ne pas avoir suivi la graphie mistralienne, surtout de ce côté-ci du Rhône. Et cependant, nous sommes à l'aise au Félibrige. Je vous assure que les provençaux ne nous ont jamais laissés de côté pour cela.

Grâce à Roux, Perbosc, Salvat qui vient, hélas ! de nous quitter, et autres, nous nous sommes forgés une seconde graphie félibréenne que tous ceux, maintenant, qui ne veulent pas se dire félibres suivent à leur tour.

Alors, vous dis-je ?

Faut-il démolir le château pour en éditer un autre tout pareil au lieu de bâtir plus hautes et plus jolies les tours qui se dressent depuis plus d'un siècle dans notre ciel ?

Allons-nous faire, entre nous, défenseurs d'Oc, comme tant de politiciens qui croient avoir trouvé quelque chose de nouveau parce qu'ils ont imaginé un autre nom de parti ?

Qu'est-ce donc ? Des "Occitans" qui veulent écraser les "Provençaux" et des "Provençaux" qui ont peur des "Occitans" ?

Quelle est cette sottise dangereuse ?

Quand moi qui me moque des mots, qui me dirai tout aussi bien "Félibre-Occitan", je  tends la main à tous les défenseurs qui ne perdent pas de temps à bâtir des chapelles avec les pierres de la cathédrale.

Article de Jean Fay félibre cantalien paru dans "La Dépêche du Midi" (Toulouse) en langue d'Oc.

 

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