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Bien que le terme "Noël" soit attesté à partir XIIe siècle, la fête célébrant la naissance de Jésus à Bethléem, appelée Nativité, a été instituée au IVe siècle, le 25 décembre, et diffusée par la christianisation progressive de l'Europe et du bassin méditerranéen. Les premières représentation de la Nativité qui nous soientt parvenues sont des fresques découvertes dans les catacombes vers le milieu du IIIe siècle. En 1223, François d'Assise organisa une crèche vivante dans son église à Grecchio, en Italie, avant de célébrer la messe de Noël. Une pratique qui s'est ensuite répandue dans toute l'Italie, avant de gagner une grande partie de l'Europe. Par la suite, la Nativité connaît différentes vagues de popularité et culmine au XVIIe siècle. Pendant la Révolution française, l'interdiction de représenter en public des scènes religieuses a favorisé le développement des crèches dans les maisons. Cependant aucune archive ne permet d'en mesurer l'usage ou non dans le Cantal, au moins jusqu'au XIXe siècle, date d'apparition des figurines en cire.

Nativite Guy François 1640 CheyladeNativité de Guy François (1640), église de Cheylade 

Les messes de Noël et le réveillon

Une tradition datant du VIIe siècle faisait de la messe de Noël une succession de trois messes : la première s’appelait « messe des Anges », la seconde « messe des Bergers » et la troisième « messe du Verbe divin », plus connues sous les noms de« messe de Minuit », « messe de l’Aurore » et « messe du Jour », il fallait bien ça pour célébrer avec toute la solennité nécessaire l'un des deux événements liturgiques majeurs de l'année.

Au XVIIIe siècle, à Aurillac, Noël est une fête religieuse et familiale dont quelques éléments nous sont parvenus grâce aux minutes des procès, aux mémoires de Marmontel* et aux comptes des consuls d'Aurillac.

La période de l'Avent est caractérisée par les prédications quotidiennes à 8 heures du matin, les prédicateurs étaient choisis et rémunérés par les Consuls de la ville. Nombreux sont celles et ceux qui vont à la messe, de minuit et/ou de l'Aurore, aux Cordeliers ou au couvent des Clarisses, on y chante en patois, en français et en latin. En sortant vers 1 h 30 du matin, on s'arrêtait parfois au cabaret pour acheter le vin qui allait améliorer le repas à venir (certains établissements étaient ouverts toute la nuit).

Pendant ce temps, grands-mères et grands-tantes restaient à la maison pour préparer le repas, simple collation ou véritable réveillon selon le milieu social. On mange le chapon ou tout simplement de la cochonnaille mais aussi la soupe au chou vert, le boudin, la saucisse, l'andouille, des gâteaux et des beignets de pomme au saindoux.

 soupe au chou

Le jour de Noël, le 25 décembre, on retournait à la messe, certains allaient se faire beau chez le perruquier ou le barbier. Les consuls d'Aurillac avaient coutume de remettre des présents (confitures, sucre de canne, vin) aux citoyens méritants tels que l'abbé ou le prédicateur, on peut sans doute voir là les prémices du cadeau de Noël.

Au XIXe siècle, on parle toujours peu de Noël ; cependant, à l'approche du 25 décembre, quelques établissements font la promotion en vue des étrennes, la librairie propose ses livres, son papier à lettre ou encore ses images pieuses, l'épicier ses friandises, l'imprimeur ses cartes de visite.

Les journaux publient des contes ou des cantilènes ayant la Nativité pour thème. Frédéric Dupuy de Granval (1802-1859) puis Arsène Vermenouze (1850-1910), entre autres, s'y attelleront.

vermenouze

La presse et le sapin de Noël, coutume d'Alsace-Lorraine

La guerre de 1870 marque un tournant avec l'annexion de l'alsace et de la Lorraine par l'Allemagne. L'Indépendant du Cantal rend compte régulièrement du Noël du Châtelet organisé depuis 1871 pour les petits exilés d'Alsace-Lorraine (environ 3 800 enfants), on découvre leurs traditions dont la presse se fait l'écho. Le Cantal compte également quelques réfugiés alsaciens ou lorrains, leur nombre est estimé à 80 pour tout le département dont une soixantaine à Aurillac, on est honoré qu'ils aient choisi la France, on s'intéresse à leurs coutumes, à la magie de leur Noël et au sapin de Noël qui, en 1898, sera présent dans chaque foyer aurillacois.

annexions allemandes 1871Reconquête de l'Alsace et la Lorraine par l'Allemagne (1871)

Du petit Jésus au Père Noël

A la même période (1880-1887), les Auvergnats de Paris, communauté très soudée, dont le nombre était estimé à 150 000, organisent leur propre Noël à la Porte Dorée. 

Dès 1888, trois libre-penseurs cantaliens, Champagnac, Courchinoux et Terrisse, aidés par le corps des instituteurs issus de l'Ecole Normale où circulaient les idées républicaines font la promotion d'un Noël « laïc et républicain » dont la première édition aura lieu à la Halle aux blés d'Aurillac, une souscription ayant permis de collecter des fonds et des dons en nature, cerceaux, tambours, fusils, pistolets, pétards, chevaux, voitures pour les garçons, poupées, berceaux, rubans, bonbons pour les filles.

Dans L'indépendant du Cantal du 24 décembre 1889, on peut lire « Voyez-vous cette espèce de simulacre d'une prétendue crèche dans laquelle la légende stupide a fait naître une sorte de sauveur du monde qui ne peut pas se sauver lui-même ? » Prémices de la future séparation de l'église et de l'Etat (1905) ?

independant cantal

Sous la même plume, un peu plus loin on peut lire « … il est un Noël que je comprends et que j'aime, c'est celui qui fait se réunir en famille au déclin de l'année qui finit … un groupe de parents et amis autour d'un bon feu qui pétille... »

Cependant, si le sapin de Noël sous lequel on dépose les étrennes destinées aux enfants entre dans les usages, le Père Noël n'est pas encore entré en scène. En effet, écoutons Antoine Sylvère raconter ses souvenirs qui remontent aux années 1893 « On fit courir le bruit que le petit Jésus allait venir. Il passerait dans la maison pendant que je dormirais, il serait excessivement pressé et descendrait dans la cheminée pour mettre dans mon sabot la juste récompense de mes actions ». Au réveil, il découvrit « une superbe pipe en sucre » dans son sabot. Cela ressemble au Père Noël mais il ne s'appelle pas encore ainsi.

Il faudra attendre 1918 et le Noël que la Croix-Rouge américaine organisa à l'attention des réfugiés et des pupilles pour que le Père Noël arrive à Aurillac. La fête se déroula dans un cinéma Pathé (rue Jules Ferry) aux murs tapissés de guirlandes multicolores et campé d'un grand sapin richement décoré et éclairé. A l'issu du goûter offert aux enfants, un bonhomme « saute sur l'estrade : avec son manteau rouge garni d'une fourrure, ses bottes de cuir, il est encapuchonné, laissant paraître sa barbe blanche** » avant de distribuer un présent à chacun.

echo religieux

Ce Père Noël fut fort mal accueilli par certains milieux. En décembre 1921, le bulletin paroissial, L'Echo religieux de la ville d'Aurillac, écrit : « Qu'est-ce que signifie ce bonhomme Noël aux vêtements chargés de givre, il semble la personnification de l'hiver, c'est du paganisme. Et puis ce bonhomme-là nous connaissons son état civil : c'est un boche... Noël est un mot français qui veut dire naissance, Noël désigne un enfant et la culture allemande en a fait un bonhomme ».

Des propos qui ont dû marquer les esprits, car, à peine évoqué, le Père Noël semble disparaître, au moins pour un temps ; seuls perdurent les arbres de Noël organisés dans les écoles laïques et financés par la recette d'une soirée au théâtre. Les prédications et les messes de Noël sont toujours très suivies par la foule des fidèles même si, peu à peu, l'église semble s'approprier à son tour l'arbre de Noël ; en effet, entre 1918 et 1925, les écoles catholiques organiseront le leur.

dejou char boeufsChar à boeufs (jouet Dejou)

Les temps sont durs, la crise économique est là, le cœur n'est pas à la fête mais à la survie et il faudra attendre 1949 pour revoir le Père Noël à Aurillac, cette fois pour de bon. Il est l'invité d'honneur des Grands magasins Printania tandis que, depuis 1948, les jouets Dejou font rêver les enfants.

 * * *

* Jean-François Marmontel (1723-1799), proche de Voltaire et adversaire de Rousseau, encyclopédiste, historien, conteur, romancier, grammairien et poète, dramaturge, philosophe français, passa son enfance entre Bort les Orgues et Mauriac.

** Claude Grimmer, RHA, Tome 76, p.335

DTF, novembre 2021

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